Cameroun/Douala sous les eaux: Les architectes dénoncent une ville construite sans eux.
Inondations du 11 septembre, quartiers de Sable et Bonamoussadi sinistrés, un mort selon la CRTV. Derrière le drame climatique, l’Ordre National des Architectes du Cameroun pointe une responsabilité politique : l’expertise technique est systématiquement écartée de la gouvernance urbaine.
Douala 5e, vendredi 11 septembre 2026, 9 heures. Les images inondent les réseaux sociaux avant que l’eau n’inonde les maisons. Sable, Bonamoussadi, Denver, Makèpè-Missokè, quartiers du 5ème arrondissement de la ville de Douala. Des voitures à l’arrêt, des motos-taxis noyées, des familles les pieds dans l’eau boueuse jusqu’aux genoux. Dans la nuit du 10 au 11 septembre, de fortes pluies se sont abattues sur le Wouri, au moment exact d’une marée haute de 2,25m à 4h59.
Le dispositif d’alerte précoce de la Communauté Urbaine de Douala (CUD) l’a confirmé : dépassement du seuil haut sur la Ngonguè à 2,803 m et à l’exutoire de Tongo’a Bassa à 3,107 m, alarme déclenchée à 2h31 du matin. L’eau n’avait nulle part où s’écouler.
Résultat : routes coupées, écoles fermées, commerces du marché de Sable détruits. À Banya-Sable, les riverains décrivent une montée « brutale, comme un mur qui avance ». Ce n’est pas un accident. En mai 2026, un enfant de 5 ans avait déjà été emporté dans ce même quartier, situé à l’entrée de Bonamoussadi en juillet, un immeuble menaçant ruine s’était effondré faisant 6 morts.
La CUD a appelé à « limiter les déplacements » et à « dégager les caniveaux ». Des consignes que les habitants connaissent par cœur. Et qui ne suffisent plus.
« On bétonne des marécages, puis on s’étonne que l’eau ne s’infiltre plus »
C’est là que la colère des architectes éclate. Contactés par notre rédaction, plusieurs membres de l’Ordre National des Architectes du Cameroun (ONAC) – Conseil Régional du Littoral – ne parlent plus de fatalité climatique, mais d’échec de gouvernance urbaine.
Leur grief est simple et documenté depuis des années. D’après eux, la loi est ignorée par ceux qui doivent l’appliquer.
La loi n°2004/003 du 21 avril 2004 régissant l’urbanisme est claire. Son article 109 dispose qu’aucun permis de construire ne peut être accordé que pour des travaux « dont le plan a été élaboré sous la responsabilité d’un architecte inscrit au tableau de l’Ordre national des architectes ». Son article 31 impose que les documents de planification urbaine soient réalisés sous la responsabilité d’un urbaniste inscrit à l’Ordre.
Or, à Douala, seulement 10% des constructions seraient en règle selon une campagne de la CUD elle-même. Dans les zones inondées, les architectes dénoncent des permis délivrés sans visa, des constructions sur des drains, sur l’emprise de voies en construction, parfois avec la complicité d’autorités locales.
« Comment expliquer que les responsables des Collectivités Territoriales Décentralisées soient eux-mêmes acteurs et complices de l’occupation anarchique des espaces urbains? » s’interrogeait déjà un éditorialiste local après les inondations. Les architectes posent la même question.
D’autre part, le Plan Directeur d’Urbanisme est obsolète et non respecté. Datant de plusieurs dizaines d’années, il ne répond plus à l’évolution et ne s’est pas adapté au temps.
Pourtant, le dernier Plan Directeur d’Urbanisme de Douala à l’horizon 2025, élaboré par le Groupe Huit, avait déjà quantifié la crise : demande explosive en logements, déficit d’infrastructures, occupation des zones à risque. Mais ce document à l’échelle 1/25 000 est, de l’aveu même des experts, « tellement grossier qu’il ne peut pas valablement servir à des opérations d’urbanisme réglementaire ».
Depuis, Douala est passée de 2,5 à plus de 4 millions d’habitants. Aucun plan d’occupation des sols opérationnel, détaillé par quartier, n’a pris le relais. On continue de lotir et de bétonner d’anciennes zones marécageuses, empêchant l’infiltration naturelle.
Les 11 milliards engloutis sans architectes.
Le projet de drainage pluvial financé par le C2D à hauteur de 11,81 milliards de FCFA a bien réalisé 35 km de drains bétonnés sur environ 250 km. Mais, dénoncent les architectes, c’est du curatif technique sans vision urbaine : on cure un drain que l’on a laissé boucher par des constructions anarchiques, on bétonne un canal sans repenser le bassin versant, le logement, la densité.
« On nous appelle pour dessiner une façade, jamais pour penser la ville. La CUD a un Guichet Unique, mais pas de commission technique permanente où siègent architectes, urbanistes, géotechniciens et paysagistes. On gère la ville comme un budget, pas comme un organisme vivant », confie un architecte inscrit à Douala V, sous anonymat.
Ce que demandent les architectes
L’ONAC ne demande pas plus de marchés. Il demande l’application de la loi. Leur plaidoyer en quatre points, adressé au Maire de la Ville, Roger Mbassa Ndine préconise, premièrement à rendre obligatoire le visa de l’Ordre pour tout permis de construire et tout lotissement de plus de 1000 m² à Douala, avec contrôle effectif de Labogenie sur la typologie des sols.
Ensuite de créer une Agence d’Urbanisme de Douala autonome, pluridisciplinaire, co-présidée par la CUD et les Ordres des Architectes et des Urbanistes, pour enfin actualiser le Plan Directeur à l’horizon 2040.
Troisièmement, geler toute construction dans les lits majeurs de la Ngonguè, de la Kondi et du Tongo’a Bassa et lancer un audit des constructions sur drains à Sable et Bonamoussadi, avec démolition sans tolérance administrative.
Enfin, imposer 30% d’espaces perméables dans tout nouveau projet à Douala 5e : noues, chaussées drainantes, toitures végétalisées, bassins de rétention. « Le béton n’est pas le problème. Le béton sans terre qui est le problème. »
En attendant, la saison des pluies n’est pas finie. Septembre est statistiquement l’un des mois les plus pluvieux à Douala. Les habitants de Sable, Bonamoussadi et d’autres quartiers régulièrement en proie aux inondations le savent : l’eau est partie, elle reviendra. Et de la plus belle manière en matière de dégâts si on ne prend pas les dispositions qui s’imposent.
Car, la question n’est plus de savoir s’il va pleuvoir et les conséquences ces pluies et engendrer. Mais de savoir si, cette fois, on va construire la ville avec ceux qui ont appris à le faire.
Félix Épée
Commentaires (0)
Soyez le premier à réagir à cet article.