Cameroun/Ahidjo : 34 sociétés juridiquement camerounaises, économiquement françaises–Autopsie d’un portefeuille (1960-1982)

De 1960 à 1982, le président Ahmadou Ahidjo a créé près de 40 sociétés. Sur le papier, le Cameroun est souverain. Dans les faits, la France garde le contrôle. L’analyse de 34 sociétés/40 listées dans un article de presse, chiffres et documents à l’appui, le montre. La réalité est celle de la Françafrique économique. Simplement dit, l’Etat camerounais était propriétaire juridique, mais le capital et le contrôle technique étaient majoritairement français.

Glossaire

JORC = Journal Officiel République du Cameroun ; DSX = Document Staff Exchange = rapport interne Banque Mondiale déclassifié ; FAC = Fonds d’Aide et de Coopération ; CCCE = Caisse Centrale de Coopération Economique devenue AFD ; CCD = Caisse Centrale de Développement ; BIRD = Banque Internationale pour Reconstruction et Développement ; BEI = Banque Européenne d’Investissement ; SNI = Société Nationale d’Investissement ; COBAC = Commission Bancaire Afrique Centrale ; BEAC = Banque Etats Afrique Centrale ; COFACE = Compagnie Française d’Assurance Commerce Extérieur ; SOFRETU = Société française d’études et réalisations de transports urbains ; CIRDI/ICSID = Centre international pour le règlement des différends relatifs aux investissements, et en anglais ICSID = International Centre for Settlement of Investment Disputes.

Mythe de l’Etat 100%

Sur 34 sociétés, 14 étaient à capitaux majoritaires français dès la création selon les JORC et les DSX, et les dividendes partaient à Paris depuis 1964.

La SOSUCAM créée en 1964 est à 27,3% Etat et 72,7% France via Somdiaa selon acte de création. La SAFACAM créée en 1962 est à 18% Etat et 82% France via Rivaud. La SPFS créée en 1965 est majoritaire Grands Moulins de Paris. La CICAM fondée en 1965 par collaboration entre l’Etat camerounais à 40%, la DEG et le groupe DMC France à 60%. La CHOCOCAM créée en 1967 est à 30% Etat et 70% Cacao Barry France. La CAMSUCO créée en 1975 est à 40% Etat et 60% Somdiaa France. La HEVECAM créée en 1975 est à 10% Etat et 90% groupe français. En 1996, 90% du capital cédés à GMG de Singapour. Depuis 2016, majoritairement détenue par Sinochem via Halcyon Agri.

La SOCAPALM, créée le 23 novembre 1968 avec un capital initial de 810 500 000 FCFA, porté à 6 120 000 000 FCFA le 26 janvier 1979, est à 100% capitaux publics sur le papier uniquement. Juridiquement, les 100% sont repartis entre l’Etat 45,45%, l’ONCPB 46,7% et SNI 7,84%. Mais dans les faits, ce capital était fictivement public. Comme le précise l’historique de la société. Sous tutelle du Ministère du Plan, elle était financée par des fonds de l’Etat et surtout via des prêts BIRD, CCD, et BEI. L’Etat ne faisait que porter juridiquement une dette extérieure. C’est ce montage qui explique pourquoi la privatisation de 2000 a été si facile. Il a suffi de transférer à Socfinaf 67,46% des parts de cette société déjà financée par l’endettement extérieur (DSX 2000, p.47), contre 22,36% pour l’Etat, pour que tout soit bouclé.

Le cas emblématique est ALUCAM créée juridiquement le 29 octobre 1954 sous forme de filiale Pechiney-Ugine France à 58% et entrée en production en décembre 1957, et SOCATRAL créée le 14 octobre 1960 avec Pechiney à 65% et SNI. Le Cameroun apportait le barrage d’Edéa et l’électricité à perte, Pechiney apportait alumine et repartait avec aluminium vendu prix France. Même mécanique pour CIMENCAM créée en 1963 avec Lafarge à 55%.

La BCD établie en 1976 était 100% Etat sur papier, mais refinancée par CCCE/BEAC selon la Convention FAC. Cette banque et d’autres comme SCB et CAC étaient doctrinalement françaises (règles de crédit rédigées à Paris—achat matériel français obligatoire, bureau d’études SETEC/BCEOM obligatoire, assistant technique français obligatoire facturé 12% du CA, selon Rapport Banque Mondiale 1988) —, et informatiquement françaises—comptabilité et fichier client sur système IBM France à Paris, Douala envoyait les fiches par télex, Paris traitait, selon audit COBAC 1988. En clair, la banque camerounaise empruntait à Paris l’argent qu’elle prêtait à Yaoundé. Ce mécanisme s’appliquait à BCD, SCB, CAC, FONADER.

La CAMSHIP formée en 1974, achète ses navires en France avec affrètement français et crédit COFACE selon DSX, de sorte que chaque fret payait Paris avant Yaoundé. Privatisée en 1997, elle est rachetée par CLGG. La fusion de CAMSHIP-CLGG en 2021 a donné GULFCAM. La SOTUC montée en 1973 est à 70% Etat et 30% SOFRETU selon le contrat. Mais l’exploitation, la billettique et les pièces restaient SOFRETU.

La SOCAME, usine d’engrais, est créée en 1973, sous contrat clé en main avec Klöckner. Un litige survient sur la conformité livraison et paiement. Il est porté devant le CIRDI, Case No. ARB/81/2 Klöckner c. Cameroun et SOCAME (1981-1983). Le Tribunal constate que le Cameroun toujours reconnu débiteur, a tenté après fermeture de l’usine en décembre 1981 de transférer les pertes d’exploitation à Klöckner.

La STPC est créée en 1978 sur la base du Protocole 1977 entre d’une part Tanneries Paul Vaillant France et d’autre part SNI, ONCPB et ministère des Finances. La SACHERIE et AGRACAM sont présentées dans JORC comme filiales de groupes français, bien que de forme juridique camerounaise.

Sur les quatorze, l’Etat camerounais était actionnaire minoritaire apportant terre, exonération fiscale et garantie souveraine, tandis que France apportait la minorité de blocage juridique mais la majorité économique réelle. Quand le président Paul Biya arrive 1982, il hérite de coquilles déjà fragilisées dont les bénéfices ne restaient pas à Yaoundé.

100% juridique contre 100% économique

Vingt d’entre elles étaient à 100% Etat sur le plan juridique mais financées majoritairement par France sur le plan économique.

La SEMRY, la SODEBLE, la SODERIM et la MIDEVIV étaient à 100% Etat sur papier mais financées à 90% par FAC, CCCE et Banque Mondiale, selon DSX. L’apport camerounais n’était que le terrain. L’ONCPB était à 100% Etat mais son financement reposait sur la différence entre le prix mondial et le prix au planteur. Système mis en place par la Caisse Centrale pour garantir le remboursement du FAC. Quand les cours du cacao chutent de 60% en 1986, ONCPB n’a plus marge.

Ces sociétés sont équipées en matériel français dans cadre des marchés liés à l’aide française. C’est le cas de AGRACAM et SEMRY par Marinoni, ou DGTC par BCEOM. Les études de faisabilité réalisées par SETEC et BCEOM. LABOGENIE initialement créé en 1953 sous label LTPC, mute en 1975 en CRETP, et devient LABOGENIE en 1980. Le Rapport IRD (1981) sur SODEBLE est cinglant. Il note que le coût d’entretien annuel dépassait la valeur du blé produit.

Lorsque Paris réduit les financements en 1986, ces sociétés s’effondrent entre 1988 et 1991 selon la Banque Mondiale.

Cinq privatisées au profit direct de groupes français

La SCCF ne doit pas être confondue avec la REGIFERCAM. La REGIFERCAM est l’ancienne régie coloniale créée en 1947 et dissoute par décret n°99/057 du 19 mars 1999. La SCCF est une holding créée en 1999 par le groupe Bolloré dans le cadre de la privatisation du chemin de fer camerounais. Pour le montage juridique, Bolloré, via ses filiales SAGA et SDV, s’est associé à COMAZAR pour former SECAF, qui détient la SCCF, devenue actionnaire de référence de CAMRAIL, selon la convention de concession du 19 janvier 1999. Le capital de CAMRAIL se répartit alors en 77,4% pour la SCCF (Bolloré), 13,5% pour l’Etat du Cameroun, 5,3% pour Total Cameroun et 3,8% pour la SEBC (filiale camerounaise du Groupe Thanry, groupe familial forestier français basé en Aquitaine. Gros exploitant au Cameroun depuis 1980). Propriétaire de 2 grosses concessions, UFA 10-007 et 10-010, soit 174 000 ha + 122 000 ha, une scierie à Lokomo, il était dans les années 90-2000, le 1er producteur de grumes du Cameroun. Et gros utilisateur du Transcam Belabo-Douala.

SOCAPALM et CAMSHIP tombent également dans l’escarcelle de la France. ALUCAM et SOCATRAL, n’ont jamais eu besoin d’être privatisées puisqu’elles étaient déjà à 58% et 65% Pechiney France avant l’arrivée d’Ahidjo au pouvoir. La privatisation n’a été que la régularisation juridique d’une propriété économique déjà française.

Cinq seulement encore publiques mais vidées

La SEMRY toujours publique mais déficitaire selon l’audit Price Waterhouse 1989. La SNEC devenue CAMWATER en 2005 avec contrat d’affermage. La SONAPOST ou CEP devenue CAMPOST toujours publique mais sans monopole. Et CAMAIR devenue CAMAIR-Co le 11 septembre 2006 a hérité dettes anciennes sans hériter de ses avions.

Finalement, sur les trente-quatre sociétés, cinq sont mises en concession, vingt-quatre sont liquidées après la réduction du FAC par la France en 1986, et cinq survivent sous perfusion.

Discours historiquement faux

Ces éléments montrent que, contrairement au discours répandu dans les milieux camerounais de Paris, Bruxelles ou Washington, sur les réseaux sociaux et dans les médias, selon lequel sous Ahidjo tout appartenait au Cameroun et que Biya aurait tout bradé, l’histoire documentée est plus nuancée.

La première erreur de ce discours est la confusion entre propriété juridique et propriété économique. Le cas de la SOSUCAM est exemplaire. Dès sa création en 1964, le capital est réparti à 27,3% Etat contre 72,7% français via le groupe SOMDIAA. Il ne s’agit donc pas d’une privatisation imputable au régime Biya, mais d’un montage originel conçu sous Ahidjo où l’Etat n’était que minoritaire dès le départ.

Le deuxième constat est que les 20 sociétés 100% Etat étaient majoritairement financées par la France. La SEMRY, la SODEBLE, la SODERIM, la MIDEVIV et le FONADER relèvent bien d’un décret camerounais, mais leur financement vient du FAC/CCCE, leur matériel français et leurs bureaux d’études SETEC et BCEOM.

La troisième mise au point est que les tenants de ce discours confondent emploi et capital. Ces sociétés employaient des Camerounais, mais ne capitalisaient pas au Cameroun selon l’IRD. L’argent du blé revenait en France pour payer les tracteurs Marinoni.

Journalisme de capture d’écran

Au début des années 2020, certains sites et journaux ont publié la liste de ces entreprises sans vérification au Journal Officiel, sans consulter les lois, ordonnances et décrets. Ils se contentent de recopier des posts Facebook affirmant qu’Ahidjo avait construit 40 sociétés et que Biya aurait tout vendu.

Ils ont colporté plusieurs fausses interprétations. La SOCAPALM est présentée comme appartenant à 100% à l’Etat sous Ahidjo. La REGIFERCAM aurait été privatisée par Biya en catimini. Faux. Sa dissolution a été publiée au Journal Officiel du 19 mars 1999, après un appel d’offres de la Banque Mondiale lancé en 1994 sous pression du PAS. A l’instar du FONADER créé par ordonnance 73/24 du 29 mai 1973, il n’a pas été bradé. Il est dissous par la loi 90/012 du 10 août 1990 pour faillite, avec 38 milliards de pertes selon l’audit BEAC/COBAC 1988 et un taux de recouvrement de 23%. Parmi les autres manipulations, affirmer que les 34 sociétés auraient été rentables, est faux. Le rapport IRD sur la SODEBLE montre que le coût d’exploitation était supérieur à la production (IRD 1981). L’audit Price Waterhouse de 1989 sur la SEMRY montre aussi un déficit cumulé avant même la dévaluation de 1994. Ces deux cas se vérifient sur l’ensemble des sociétés sous Ahidjo.

Françaises et non Camerounaises, raisons

Les tableaux A-5a a A-5c recapitulent et expliquent.

Notes : La banque camerounaise prêtait l’argent qu’elle n’avait pas. C’est Paris qui lui prêtait pour qu’elle prête. Guichet à Yaoundé, coffre à Paris.

Doctrine = FAC impose le fournisseur français. Informatique = IBM à Paris tient les comptes. Les deux verrous font le système.

1986 = Quand Paris coupe, tout le système BCD/SEMRY/FONADER s’effondre en 24 mois. Preuve que le centre était à Paris.

Sources: Convention FAC/CCCE, BM 1988, COBAC 1988.

Sortir du mythe

Le travail ici est de revenir aux sources primaires, décrets, répartition du capital DSX, rapports IRD, dossiers de privatisation Banque Mondiale, puis de comparer capital juridique et capital réel pour sortir du mythe.

Si les Camerounais veulent reprendre le contrôle de leurs sociétés et gagner leur souveraineté économique, la nostalgie ne suffira pas. Ils doivent reconquérir les 77,4% du capital de CAMRAIL, les 67,46% de SOCAPALM, les 72,7% de SOSUCAM, les 58% d’ALUCAM. C’est là le seul combat qui vaille. Le reste n’est que folklore pour Facebook.

Sources primaires

JORC (1960-1990), DSX Banque Mondiale 2000, IRD/ORSTOM, Décret N°74/83 du 02/02/1974 (SODECAO) et Décret N°99/057, Ordonnance N°73/24 du 29/05/1973, Loi N°90/012 du 10/08/1990 portant dissolution du FONADER, Actes constitutifs SOSUCAM (1964), SOCAPALM (1968), CAMSHIP (1974), Conventions BIRD / Caisse Centrale / BEI. Rapports annuels SNI 1965-1985 (Archives Nationales Yaoundé et Centre des Archives Économiques Roubaix). Notre compilation, 2026 (Compilation croisée : JORC pour date et capital, Conventions CCCE/BIRD pour financement, Actes constitutifs pour structure).

Feumba Samen